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 AIMEZ-VOUS LE SUSPENSE ???

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MessageSujet: AIMEZ-VOUS LE SUSPENSE ???   Mar 26 Avr 2011 - 5:19

Si oui, pour la "détente" : Voici une petite nouvelle sympa! Bonne lecture!!! :

"UN VRAI MASSACRE" !

"Assis dans la salle de séjour, silencieux, l'épouse et l’amant attendaient le mari.

La femme était petite mais de proportions harmonieuses.
Sa longue chevelure, qui semblait de laque noire, encadrait un visage à la carnation ivoirine où luisaient des yeux verts un peu obliques et largement fendus. Elle portait pour tout vêtement un déshabillé vaporeux qui laissait deviner la grâce et les rondeurs de son corps.

L'homme, par contre, n'offrait rien d'extraordinaire en soi.
Maigre et bronzé, il avait des yeux bruns assortis à ses cheveux plaqués et luisants de brillantine. Il avait tombé la veste et jeté celle-ci sur le dossier d'une chaise où, bientôt, sa cravate était allée la rejoindre. Sa main droite se crispait nerveusement sur la crosse d'un petit automatique noir, calibre 32. Sur le manteau de cheminée, la pendulette orientale sertie de jade égrena un carillon argentin dans le lourd silence de la pièce.

- Neuf heures, dit l'homme. Il devrait être là, non?

- Voyons, Tony chéri, lui rappela-t-elle, son avion n'était annoncé que pour huit heures trente et l’aéroport est à quarante minutes d'ici. D'ailleurs, rien ne t'oblige à garder le revolver au poing durant toute notre attente !
- Très peu pour moi d'être pris au dépourvu, s’il arrive en courant pour me tomber sur le râble !
- De toute façon, ce n'est pas dans cette pièce, mais dans la chambre à coucher que les choses vont se passer. Nous ferions mieux de nous y installer maintenant. C'est là qu'il est censé te surprendre à le cocufier.
- Je sais, je sais, fit-il avec lassitude, les yeux sur le tapis. - Allons-y donc, dit-elle en se levant.
Docilement, il la suivit. Dans la pièce obscure, elle alla s'allonger de flanc sur le lit où elle prit une pose alanguie, mettant en relief la courbe voluptueuse de ses hanches. Mais Tony n'eut pas un seul regard pour ce déploiement de charmes. Il s'assit à l'écart, tout au bord du fauteuil, la main gauche pendante et le 32, canon baissé, oscillant comme un pendule au bout ses doigts.
- Tu n'as pas l'air très décidé à te servir de ce revolver, dit-elle, d'un ton de reproche.
- Non, je ne le suis pas du tout, admit-il. Je n'ai jamais tué personne.

- Et alors?
- Peu d'hommes ont tué de sang-froid un de leurs semblables, et ça me dégoûte de faire ça.
- Mais, chéri, tu ne le feras pas vraiment de sang-froid. Bruce a quasiment crié à tous les échos qu'il te tuerait s'il me surprenait dans tes bras. Dès lors, qui s'étonnerait d'apprendre que mon mari furieux en soit venu à te placer en état de légitime défense? Si nous voulons continuer à être amants, nous devons le supprimer.

- Il y a d'autres moyens ?!

… A vrai dire, une peur bleue le tenaillait. La femme, elle, espérait que l'avion de son mari n'aurait pas un retard trop important. « Pourvu que Tony ne se dégonfle pas avant la minute décisive ! » Songea-t-elle. Ce moment là, elle aussi le redoutait; mais, d'autre part, elle était possédée d'une haine que son amant n'aurait pu partager: envers elle ! Bruce avait eu trop souvent la main légère et le poing lourd !

- Quels autres moyens? demanda-t-elle.
Il ne daigna pas lui répondre. Ni même la regarder.

- Dois-je comprendre que tu serais capable de m’abandonner à Bruce sans rien tenter, comme s'il n'y avait jamais rien eu entre toi et moi? interrogea-t-elle
… Toujours prostré dans une attitude qui était l'image même de l’indécision, il regardait fixement le revolver.
- Tony, réponds-moi !
Elle jeta un coup d'œil au petit réveil, sur la table de chevet. Si l'avion était arrivé à l'heure, déjà un taxi aurait dû déposer Bruce devant la porte.

- Tony, nous savons que c'est un risque à courir ! Au fond, il est mineur ! Et puis, nous étions d’accord pour considérer que l'enjeu en valait la peine !
Des dizaines de personnes savent que Bruce a proféré contre toi des menaces de mort. Elles savent également qu'il a un permis de port d'arme, qu'il est constamment armé et que, même en voyage, il emporte son revolver dans sa valise. Tous ces gens n'ignorent pas non plus que Bruce m'a confié ce 32 afin que je puisse m'en servir éventuellement comme arme défensive lorsque je suis seule à la maison. Et ils trouveraient tout naturel qu'un homme se défende à arme égale. En conséquence, pour l'opinion publique, tu auras riposté à un coup de feu par un autre. Qui pourrait savoir que c'est toi qui as tiré le premier et qu'après coup nous avons refermé la main du mort sur la crosse du revolver, appuyé son doigt sur la détente et tiré ainsi plusieurs fois?
Tony se tourna farouchement vers sa maîtresse et jeta l'arme sur le lit, à côté d'elle.
- Si tu crois que le recours à ce calibre est la meilleure solution, lui lança-t-il comme un défi, eh bien, tu t'en serviras toi-même!
Elle affecta d'ignorer le geste et l'arme.
- C'est toi qu'il a menacé de mort, chéri, pas moi. C'est sur toi qu'il tirera et c'est donc toi qui devras tirer sur lui !
Il se leva du fauteuil, traversa la pièce pour aller à la fenêtre, et plongea son regard au-dehors.
- Pas de Bruce en vue, dit-il d'une voix sourde.
- Reprends le revolver. C'est toi qui dois t'en servir.
Il lui fit face. Dans la pièce obscure, et vue du lit sur lequel Angela était toujours étendue, la silhouette de Tony se découpait comme une ombre démesurée sur le store. Il paraissait presque enclin à tuer sa maîtresse plutôt que le mari initialement désigné comme victime.

- Tu n'oublies qu'un détail, lui fit-il observer.
- Quoi donc, chéri ?
- Tu es censée savoir à quelle heure ton mari va rentrer, et néanmoins tu reçois ton amant comme si tu tenais à être surprise dans ses bras ... Autrement dit, comme si tu désirais voir les deux hommes se battre...

Elle secoua la tête.
- Non? reprit-il avec une obstination des plus âpres. Et pourquoi donc? Bien sûr, nous savons tous deux l'heure approximative de son retour. Mais nous nous aimons éperdument. Aussi, ce soir était pour nous une soirée d'adieu - du moins, pour une période indéterminée - et la passion qui nous embrase nous a fait perdre la notion du temps ... La passion, chéri, tu sais ce que c'est ?!
Derechef il se détourna d'elle pour reprendre sa faction à la fenêtre. Lentement, les minutes s'écoulèrent. Il annonça enfin :
- Un taxi vient de s'arrêter devant la porte.
- Tu ferais bien de reprendre le revolver. Un homme descend.
C'est peut-être Bruce. Il entre dans l'immeuble ... Tu n'as plus le choix, Tony. Si tu ne le tues pas, c'est lui qui t'aura !
Quittant la fenêtre, il vint se camper devant le lit, puis se pencha vers l'instigatrice :
- C'est folie de ma part ! grogna-t-il.
Mais il se saisit de l'arme. Ils avaient laissé de la lumière dans la salle de séjour. Le hall aussi était éclairé. Mais la chambre à coucher demeurait obscure. Ces dispositions étaient conformes au plan. Bruce passerait sans transition de la vive lumière à l'obscurité presque totale. Ce qui devait assurer nettement l'avantage à l'homme guettant son rival dans l'ombre. L'épouse vit son amant se tapir derrière le fauteuil, où il s'immobilisa en position de tir.
- N'hésite pas, chéri, murmura-t-elle. Car Bruce, lui, fera vite !

Au bout de quelques secondes, un martèlement de pas se fit entendre dans le vestibule et se rapprocha de l’appartement. La porte fut ouverte, puis refermée.
Ensuite ce fut le silence absolu, angoissant... Bruce hésitait; ça ne lui ressemblait guère. Angela se le présentait, avec ses larges épaules, la tension de tout son corps trapu, ramassé sur lui-même comme prêt à bondir, la perplexité de son mufle de dogue.
Mais Bruce agit alors d'une manière inattendue. Au lieu d'aller retrouver directement sa femme dans la ambre à coucher, il l'appela de la salle de séjour:
- Angela !
Elle ne sut vraiment que faire. Mais elle se garda de répondre. Il fallait que Bruce vînt se faire abattre là. Ce n'était pas dans le living qu'il devait être tué d'une balle tirée « par légitime défense » ! - - Angela! Tonna Bruce.
Mais il n'obtint toujours pas de réponse.

- Angela, je sais que tu es là ... avec ton zig. J'ai reconnu sa voiture garée à deux pas d'ici.

… Elle faillit pousser un cri de rage. Quelle bêtise de la part de Tony ! Tout comme s'il avait voulu mettre Bruce en garde, lui offrir une chance d'avoir le dessus !
Angela, reprit Bruce d'un ton radouci, je n'ai pas spécialement envie d'aller jeter un coup d'œil au tableau obscène que vous formez là, tous les deux. Je préfère que tu viennes faire un brin de causette ici.
N'aie crainte. Je ne suis nullement surpris... ni en rogne. Oui, j'en suis arrivé au stade de l'indifférence. Aussi, nous pouvons discuter !
… Mais Bruce n'était pas parvenu à donner le change. Son langage conciliant recélait sûrement un piège. A vrai dire, Bruce était ulcéré. Quoiqu’intelligent, il était mauvais acteur. En outre, il perdait rapidement patience. Irrité par le silence persistant, il se rua soudain vers la chambre à coucher, au mépris des possibilités d'embuscade. Les amants le virent apparaître à l'angle du couloir, encore en pardessus et le chapeau sur la tête. Il s'arrêta net sur le seuil de la pièce obscure et allongea le bras en quête du commutateur. Sa carrure obturait tout l'encadrement de la porte. D'évidence, il n'était pas armé.

… Angela connut un moment de panique tandis que son époux cherchait à tâtons le commutateur. Elle redoutait que Tony ne flanchât à l'ultime seconde. Elle regretta de ne pas s'être mise à l'affût tout près de lui afin de pouvoir s'emparer du revolver et en faire elle-même usage en cas de défaillance de l'indécis.
Mais l'arme aboya à l'instant même où Bruce tournait l'interrupteur. La chambre s'inonda de lumière juste à point nommé pour permettre à Angela de voir le visage ahuri, hébété de Bruce que le projectile avait atteint. Si ce n'était par un coup d'adresse, c'était par un coup de chance mais, en tout cas, la balle était bien placée. Angela vit un petit trou rond dans le pardessus, du côté gauche de la poitrine. Puis le corps s'écroula comme une masse. Elle s'en approcha vivement. Bruce était tombé à plat ventre, mais elle parvint à le tourner légèrement afin de tâter la région du cœur. Sans aucun doute, il était mort ! Elle leva les yeux vers Tony. Il restait planté là, dans une immobilité tragique, le canon du revolver encore pointé vers l'endroit où Bruce s'était tenu. Ses traits s'étaient figés en un masque livide. … Avec précaution, la veuve enjamba le cadavre et courut à la salle de séjour. Bruce transportait son revolver dans la plus petite de ses valises. Elle savait exactement où il le rangeait, pour l'avoir aidé à faire ses bagages ... Toujours à la même place, juste sous ...
… Elle faillit alors hurler de détresse: Bruce était venu à domicile sans bagages ! Fébrile, elle se mit à chercher partout... notamment derrière les chaises et derrière le sofa. Rien, nulle part ! Elle étouffa un nouveau cri de désespoir en se plaquant la main sur la bouche. Peut-être les bagages étaient-ils encore dans le taxi? Mais que dire au chauffeur afin qu'il lui livre au moins sa mallette ? Elle se précipita à la fenêtre, passa la tête entre les pans du store et plongea son regard dans la rue. Pas de taxi. La rue était sombre et déserte; pour Angela, elle avait un aspect sinistre !
Absorbée dans ses réflexions, elle regagna lentement la chambre à coucher.

- Son revolver n'est pas ici ! Annonça-t-elle.
Tout d'abord, Tony parut ne pas saisir la portée de cette lacune dans l'exécution du plan.
- Que veux-tu dire par: n'est pas ici?
- Bruce le transportait généralement dans sa mallette. Mais il est revenu sans aucun bagage.
- Pourtant, tu m'avais assuré que ...
- Et toi qui l'avais vu descendre du taxi ! Coupa-t-elle d'un ton mordant ?! Tu aurais pu m'avertir qu'il entrait les mains vides ! Après tout, il était probablement sincère en déclarant qu'il se fichait pas mal de nos amours. Il ne faisait peut-être que passer à la maison, s’il avait décidé de ne pas reprendre la vie commune ?!
- Possible. Mais alors, où sont ses valises?
- On a dû forcément les embarquer dans l'avion ... Et les débarquer après l'atterrissage. Les aurait-il laissées à l'aéroport?
- A l'aéroport ?!... Bon sang !
- Mais oui, à la consigne; auquel cas, il doit avoir sur lui le billet de dépôt ...
Tony n'avait pas attendu la fin de la phrase. Déjà penché sur le défunt, il inventoriait les poches du mort. Clefs, argent, mouchoir et autres articles usuels ... Mais aucun billet qui eût confirmé l'hypothèse d'un dépôt de bagages à la consigne de l'aéroport. Tony, haletant s'assit à même le parquet, il tremblait visiblement de tous ses membres.

- Bruce a pu faire porter ses valises à l'hôtel, dit Angela après un nouveau moment de réflexion. S'il comptait ne pas coucher ici, il lui aurait bien fallu loger quelque part.
Tony leva vers elle un visage en sueur, à l'expression implorante :
- Ce ne doit pas être impossible à trouver ... Commença-t-il. A condition de savoir à quel hôtel il avait réservé une chambre ! S'il s'était rendu à Londres, à Paris ou ailleurs, je saurais le nom de l'hôtel. Mais un homme ne loge pas à l'hôtel dans sa propre ville ?!
Ils échangèrent un long regard, mais sans amour ni désir. Leurs yeux n'exprimaient plus que terreur. Une terreur égoïste. De part et d'autre, chacun tremblait uniquement pour soi et non pour l'être chéri naguère.

Tony s'essuya le visage et le cou. Il transpirait abondamment. Par endroits, sa chemise était trempée de sueur. Il était manifestement en proie à une peur abjecte.
- Que faire? Se lamenta-t-il, gémissant comme un chien battu.
Angela fut prise d'une folle envie de s'agenouiller auprès du défunt, de le secouer en une tentative de le rappeler à la vie, de lui dire qu'elle ne l'avait pas aimé à son mérite... Certes, il l'avait battue maintes fois, mais lui, au moins, avait été un homme, un vrai ... Et, en ce moment, elle avait grand besoin de protection virile.
- Angela, suppliait Tony, il faut que tu trouves un moyen de nous tirer de là !
Ce pleutre devenait écœurant de veulerie. Il était obtus et n'avait aucune maîtrise de soi. Tel un gosse effrayé après coup, il laissait maintenant peser sur les épaules de la femme tout le poids du crime qu’ils avaient prémédité ensemble.
… Mais la matière grise d'Angela n'était pas encore a court de trouvailles :

- Si Bruce ne t'a pas menacé avec un revolver dit-elle soudain, il a pu le faire autrement !
- Comment ça ?
- A mains nues, suggéra-t-elle d'un ton amer. Bruce était deux fois plus costaud que toi. Il aurait pu te tordre le cou d'une seule main. Tony était invulnérable aux blessures d'amour-propre.
- Pourrions-nous faire croire que nous nous sommes battus, lui et moi? demanda-t-il.
- Pourquoi pas ? Nous dirons que Bruce a vu rouge; il s est rué sur toi et t’aurait surement démoli si tu n’avais pu t'emparer de mon revolver afin de te défendre. Pour la vraisemblance, il va falloir mettre la pièce à sac comme si elle avait été le théâtre d'un combat sans merci ...
De nouveau il s'était mis à exécuter les directives d'Angela avant même qu'elle les eût entièrement exprimées. Elle lui donna carte blanche pour les dégâts matériels. Il se déchaîna dans la chambre à coucher, envoya les lampes se briser sur le parquet, balaya d'un revers de bras l'arsenal féminin que supportait la coiffeuse, culbuta des chaises, tira violemment sur les stores qui, en partie arrachés à leurs anneaux, pendaient de façon grotesque aux fenêtres de la pièce ravagée ...
- Ça ira? Haleta-t-il lorsqu’enfin il arrêta le massacre et se tourna vers elle comme un gamin penaud quémandant l'approbation d'une adulte.
Elle l'avait observé avec un détachement froid et calculateur.
A présent qu'elle détaillait la scène de dévastation, elle comprit d'instinct qu'il manquait encore la touche finale au tableau.
- C'en est assez pour faire croire que Bruce a vu rouge, admit-elle avec calme. Mais on trouverait invraisemblable que tu t'en sois tiré sans une égratignure ?!
Médusé, il la fixa puis son regard refléta une incrédulité perplexe.
- C'est à toi que Bruce en voulait, et non à l'ameublement de la chambre, précisa-t-elle ?!
… Tandis qu'il restait immobile, les bras ballants, Angela ramassa l'une des lampes qu'il avait projetées terre.
Elle la soupesa, avec l'intention évidente de s'en servir comme d'un casse-tête.
- Oh! non, protesta-t-il d'une voix plaintive. Non. Angela, je t'en prie!. ..
- A toi de choisir entre un bobo et la chaise électrique ?!

Elle brandit la lampe, visant Tony à la tête. Une seconde, il resta cloué sur place, attendant le coup, telle une victime vouée au sacrifice. Mais à l'instant où elle passa aux actes, il leva instinctivement le bras pour parer le coup et le fit dévier un peu. Néanmoins, le pied de la lampe lui érafla la joue et il recula en chancelant, jusqu'au mur. Il s'y adossa, encore étourdi. Un filet de sang lui coulait sur le menton.
Elle posa la lampe et observa son œuvre d'un œil critique. La police les croirait-elle, à présent? Rien qu'un seul coup? Un dé à coudre de sang?
- Pourquoi as-tu esquivé? Lui reprocha-t-elle, furieuse.
- Tu aurais pu me fendre le crâne, geignit-il.
Elle n'éprouvait aucune compassion.
Nous devons donner l'impression que Bruce t'aurait mis en pièces, dit-elle. Or, malgré cette estafilade, nous en sommes encore loin. Une lampe ne peut constituer une arme meurtrière.
Cette fois elle enjamba sans hésiter le cadavre de son mari et courut à la cuisine. Elle farfouilla parmi les couteaux... Et finit par choisir le plus grand de tous. Elle regagna la chambre.
… Tony poussa un cri strident au vu de l'arme redoutable dont Angela s'était munie.
Encore adossé au mur il frissonna de la tête aux talons; ses yeux écarquillés fixaient la lame luisante.
- Avec ça, Bruce aurait pu t'étriper, assura-t-elle. Nul n'en douterait.
- Qu'est-ce que tu comptes en faire?
_ Il faut que tu saignes, idiot! Ton sang doit couler...

Sans hâte, mais résolument, elle marcha vers lui. Elle vit alors qu'il n'était nullement disposé à se soumettre. Il allait parer le coup de la lame comme il avait fait dévier le coup de lampe. Très bien. Leur version du drame n’en paraîtrait que plus authentique.
D'après notre topo, Bruce m'avait manqué en tirant un coup de feu, plaida-t-il en désespoir de cause ?! N’'aurait-il pu échouer en m'attaquant au couteau ?
- Lâche! Lui jeta-t-elle d'un ton cinglant. Froussard ! Tu as la trouille !
Elle se lança vers lui. Il tenta de se dérober en faisant un pas de côté et, en même temps, de se saisir d'Angela. Mais elle avait prévu la parade. Aussi visa-t-elle le bras de l'homme et non la poitrine - Comme l'eût fait Bruce. La pointe de l'arme pénétra juste au-dessous du coude, et le geste de défense qu’il fit en levant le bras accrut la force de la lame, qui lui laboura la chair jusqu'au biceps, près de l'épaule.
Quand le couteau échappa en tournoyant à la main d'Angela, elle ne fit pas un geste pour le rattraper. Elle recula d'un pas pour juger du dommage ; ce dommage, Tony en mesurait également l’étendue, d’un œil horrifié. Ce n'était qu'une coupure superficielle, mais déjà le sang coulait le long du bras blessé, ruisselait jusqu'au bout des doigts d'où il s’égouttait sur le tapis.

- A la bonne heure ! dit-elle, satisfaite ; ça paraît plus convaincant. Avec lenteur il détourna les yeux de son bras sanglant et porta son regard vers Angela. Son visage était déformé par la rage.
- Ça te réjouit, hein ? fit-il avec hargne.
- Eh oui...
- Ravi de te l'entendre dire ! Grinça-t-il.
Il avait les yeux hagards et sa voix prenait une acuité hystérique.
- Mais pourquoi serais-je le seul ? Pourquoi Bruce s'en serait-il pris uniquement à moi?
- Parce que tu es celui qu'il avait menacé de mort. lui rappela-t-elle.
Il secoua la tête.
- Tu oublies qu'après nous avoir surpris ensemble au domicile conjugal, ton mari outragé aurait pu entrer dans une colère noire et tourner sa fureur meurtrière également contre toi ?!
… Elle comprit alors où il voulait en venir.
- Bruce ne m'aurait jamais fait le moindre mal ! mentit-elle.
- De toute façon, il serait juste que nous supportions à parts égales les inconvénients qui résultent du crime, Angela, dit-il en pesant sur les mots. C'est moi qui ai appuyé sur la détente, d'accord; mais en réalité, cet assassinat est ton œuvre autant que la mienne. J'estime donc que nous devons partager absolument tout ce qui en découle. Sur ce, il alla ramasser le couteau.
- Oh! non! fit-elle, en se retenant de hurler.
- Ça doit paraître vrai, non ? reprit-il, narquois et inexorable.
- Que vas-tu faire?
- Il faut que tu saignes, et ton sang va couler, répliqua-t-il en une sinistre paraphrase des paroles prononcées, un peu plus tôt, par la jeune femme.

… « Par où fuir? » se demanda-t-elle, éperdue. Campé entre elle et la porte, il lui barrait le passage. Et la lame - un véritable couteau de boucher ! - pointa vers elle, menaçante...
« Il n'aura pas le cœur de le faire », se dit-elle alors ; il était trop épris de sa chair tendre et satinée, pour la taillader.
- Voyons, Tony, je t'en supplie ...
- Il faut un partage équitable, mon ange !
… Il bondit sur elle, la plaquant au mur et l'écrasant de tout son poids. Du bras gauche, il lui paralysa le cou et les épaules, à l'étouffer, tandis que sa main droite, libre, tenait le couteau levé...
- Pas au visage, Tony ! Je ne veux pas être défigurée !!!
… Mais ce n'était plus le Tony aimant et docile dont elle avait l’habitude. En cette effroyable minute, elle était aux prises avec une bête humaine, un animal blessé et furieux de voir son propre sang répandu.

- Comprends donc, ma chère, dit-il avec une raillerie féroce. Bruce, jaloux, aurait pu t'en vouloir d'être belle au point d'affoler d'autres hommes. Il aurait pu vouer à la destruction cette beauté, plutôt qu'en tolérer plus longtemps le partage. Une idée géniale que j'ai là, pas vrai ?
La pointe du couteau entailla la joue d'Angela. Fût-ce la douleur aiguë qu'elle ressentit ou la terreur d'être a jamais défigurée ? Toujours est-il qu'à cet instant crucial elle puisa dans son petit corps de femme une force soudaine qui lui permit de repousser l'agresseur.
A partir de ce moment, l'instinct prit entièrement le pas sur la raison: la jeune femme agit aveuglément, sans plus réfléchir aux conséquences de ses actes. Le revolver était resté sur le sol, parmi les débris de la desserte. Elle plongea de ce côté et s'empara de l'arme. Sans prendre le temps de se remettre debout, elle se retourna sur le dos et fit feu. Elle appuya frénétiquement sur la détente jusqu'à ce que l'arme ne rendît plus qu'un déclic.
La pièce retentissait encore des échos de cette fusillade quand Angela perçut un autre bruit. On cognait à la porte, à coups sourds, sans répit. Mais l'esprit d'Angela ne répondit pas immédiatement à l'appel. Personne, à sa connaissance, ne pouvait rendre visite à pareille heure de la nuit.
- Tony ... dit-elle machinalement.
Alors, une certaine lucidité lui revint. .. Tony gisait où il s'était abattu, en travers du lit, une tache pourpre allait s'élargissant sur le drap, en une progression lente mais continuelle ... Et il restait muet.
… Quel gâchis! Comment vais-je pouvoir expliquer tout cela ?

Le problème suractiva ses facultés mentales, absorbant toute son attention. Cet effort de concentration l'isola avec ses pensées dans un monde à elle, un monde où elle avait deux cadavres sur les bras. Réfléchis bien... Concentre-toi... Ma pauvre figure ... Non, oublie ta figure ... Voyons. Angela, il faut pouvoir tout expliquer... Qui a tue Bruce d'un coup de revolver? Tony, bien sûr - quoique ses empreintes soient déjà sur le couteau ?! Mais qui a poignardé Tony ?
… Bruce, naturellement ! Seul Bruce a joué du couteau ... Dès lors, ce sont les empreintes de Bruce que l'on doit trouver sur le manche... Reprends donc le couteau à Tony et mets-le dans la main de Bruce, en veillant aux empreintes digitales... Bon. Mais alors, le revolver ? Qui a vidé le chargeur sur Tony ? ... Pas toi, Angela ... Tu as été la cause et le témoin de cette tuerie - mais c'est tout... Donne le revolver à Tony ... Il a tiré une balle mortelle sur Bruce ... Mais qui donc a tiré sur Tony ?
... Quelles sont en définitive, les empreintes que doit porter le revolver?

L'imbroglio demeurait inextricable.
Quand la porte de la rue eut volé en éclats et qu'un policier vint s'immobiliser sur le seuil, observant d'un œil ahuri les manœuvres bizarres de cette femme s'affairant entre deux cadavres dans un décor de carnage, Angela se tourna vers lui comme vers un oracle :
- Dois-je retirer le revolver de la main de Tony ? lui demanda-t-elle. Non, n'est-ce pas ? Paraîtrait-il plus vraisemblable que j'aie tué l'un des deux hommes ? Je n'ai tué ni l'un ni l'autre. Tony, blessé, a tué Bruce d'une balle au cœur ... Faut-il que j'efface mes empreintes et rende le revolver à Tony?.. . Suis-je horriblement défigurée ?"

... Horrible, non?

Excellente journée!!!

GG
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MessageSujet: Re: AIMEZ-VOUS LE SUSPENSE ???   Ven 7 Oct 2011 - 22:35

merci GG

tu peux dire qui en est l'auteur ?

bonne nuit

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MessageSujet: Re: AIMEZ-VOUS LE SUSPENSE ???   Sam 8 Oct 2011 - 4:23

@Rolande a écrit:
merci GG

tu peux dire qui en est l'auteur ?

bonne nuit

fleur2 embrassé fleur2

merci à toi!!! C'est avec grand plaisir!!!
C'est une "nouvelle" extraite d'un ouvrage d'Alfred HITCHCOCK.
Puisque cela semble t'intéresser, en voici une autre "sympa" (et assez horrible aussi!!!)!( devine) :

LES JURES:

"Réunis dans une salle, ils attendaient leur tour d'être appelés à la barre et questionné afin de déterminer s'ils possédaient la compétence nécessaire qui leur permettrait d'être retenus comme membres du jury. On leur avait recommandé de ne pas discuter de l'affaire entre eux, mais étant donné que toute l'histoire avait été relatée dans les journaux ils avaient déjà tous, sans aucun doute, leur propre opinion.
Rondelette et d'âge moyen, Jennifer Hamilton était convaincue de la culpabilité de Jonas Will bien avant que l'huissier ne passe la tête dans l'ouverture de la porte et appelle :
- Mademoiselle Jennifer Hamilton.
Le temps de suivre l'huissier dans un dédale de couloirs, de traverser ensuite toute la longueur de la salle d'audience jusqu'à la barre des témoins et elle avait complètement oublié l'accusé. Consciente du regard de chaque personne posé sur elle, Jennifer se demandait si sa coiffure était toujours en place et si, pendant la longue attente, son nouveau tailleur demi-saison ne s'était pas froissé. Pour-quoi n'avait-elle pas eu le bon sens de demander l'autorisation d'aller aux toilettes avant d'être appelée et de vérifier dans le miroir que tout était parfait?
Lorsqu'elle eut prête serment et se fut assise, elle garda les genoux étroitement serrés et prit soin de bien tirer sa jupe pour les dissimuler. En quarante-Quatre ans d’existence, c'était la première fois qu'elle se trouvait face à un public !
Le Procureur Général était un homme d'âge moyen au visage rougeaud, et possédait une voix rauque mais néanmoins bienveillante. Il demanda:
- Veuillez préciser votre nom, s'il vous plaît.
- Jennifer Hamilton, répondit-elle d'une voix à peu près inaudible.
- Voulez-vous parler un peu plus fort afin que Monsieur le Président de la Cour vous entende, s'il vous plaît ?!
- Jennifer Hamilton, parvint-elle à dire plus distinctement !
- Madame ou mademoiselle?
- Mademoiselle. Je n'ai jamais été mariée.
- Quel est votre emploi, mademoiselle Hamilton?
- Je suis comptable à la société Bond Trust.
- Depuis combien de temps résidez-vous à New-York?
Il lui fallut réfléchir pour répondre à cette question et elle fut abasourdie lorsqu'elle réalisa le temps écoulé depuis son arrivée à New York, pétillante de jeunesse et rêvant d'aventure. L'effervescence de la jeunesse avait maintenant disparu et l'aventure qu'elle espérait trouver ne s’était pas encore manifestée. Le fait d'obtenir un emploi à la société Bond Trust le jour même de son arrivée n'avait finalement peut-être pas été une chance pour toute l'aventure qu'elle avait trouvée dans un service de comptabilité qui n'employait que des femmes ; elle aurait pu tout aussi bien rester dans la petite ville du Missouri où elle était née.
- Vingt-cinq ans, dit-elle à voix basse.
- Voulez-vous parler plus fort, s'il vous plait ?!
- Vingt-cinq ans! répéta-t-elle d'un air de défi.
- Hum ! Maintenant, mademoiselle Hamilton, vous avez conscience, n'est-ce pas, que nous allons procéder au jugement d'un meurtre au premier degré et que si l'accusé est reconnu coupable, il peut être condamné à la peine de mort et exécuté sur la chaise électrique. Avez-vous, contre la peine de mort des objections morales ou religieuses qui pourraient influencer votre décision?
- Non, monsieur le président !
Mademoiselle Hamilton, connaissez-vous personnellement, ou avez-vous déjà rencontré l'accusé?
Pour la première fois, Jennifer jeta un coup d'œil dans la direction de l'accusé. Jonas Will, âgé d'à peu près quarante-cinq ans, était grand, mince, et présentait bien. Son visage hâlé d'homme bien portant contrastait de manière saisissante avec les cheveux ondulés blanchis prématurément: Il était beaucoup plus séduisant que sur les photos des journaux. «Mais il a l'air très distingué », pensa-t-elle avec étonnement. Elle s'était attendue à voir quelqu'un à la mine sinistre. Était-il vraiment possible qu'un homme d'une telle classe ait pu assassiner sa femme?
- Non ! dit-elle.
- Avez-vous rencontré la victime, Mme Edna Will, un membre de sa famille ou un membre de la famille de l’accusé, ou n’avez-vous jamais eu, de quelque façon que ce soit et à n'importe quelle époque, un rapport quelconque Soit avec l'accusé, soit avec la victime et qui pourrait être préjudiciable à votre décision ?
- Je n'avais jamais entendu parler d'eux avant de lire les journaux.
Ce qui amena la question suivante.
- Cette affaire a malheureusement été l'objet de beaucoup trop de publicité. En conséquence de ce que vous ayez pu lire ou entendre, vous êtes-vous déjà fait une opinion quant à l'innocence ou la culpabilité de l’accusé, opinion qui pourrait vous empêcher de rendre votre verdict impartial?
Une nouvelle fois, Jennifer jeta un coup d'œil à l’accusé. Il la fixait intensément et quelque chose, au plus profond des yeux gris clair, la toucha d'une façon attendue. Elle fut surprise de constater que son regard paraissait franc et direct. Aucune supplication dans ce regard et cependant elle avait l'impression qu'il lui parlait. « Ma vie est peut-être entre vos mains semblait-il dire. Je ne demande aucune faveur mais j'ai droit à un jugement équitable et qui ne soit pas influencé par ce que vous avez pu lire ou entendre à mon sujet ! »
Elle répondit en toute sincérité.
- Je pense pouvoir être objective et rien de ce que sais déjà de l'affaire ne pèsera sur ma décision. Je suis sûre de pouvoir rendre un verdict fondé sur les seules dépositions qui seront présentées devant cette commission.
… Elle fut quelque peu surprise de s'entendre prononcer de tels mots: dix minutes plus tôt, elle était fermement convaincue de la culpabilité de cet homme. Et maintenant, après ne l'avoir regardé qu'un bref instant, elle faisait soudainement preuve d'un esprit beaucoup plus ouvert !
Le procureur parut satisfait de sa réponse. Il lui restait cependant encore une question à poser : connaissait-elle ou avait-elle eu des relations d'affaires soit avec lui-même soit avec l'avocat de la défense? Sur sa réponse négative, il la laissa aux soins de la partie ad-verse.
Martin Bowling, avocat de la défense, était un homme mince, un rien trop courtois à l'occasion. Il s'approcha d'elle en souriant.
- Mademoiselle Hamilton, vous êtes une femme attirante, élégante et pleine de charme. Cependant, vous déclarez n'avoir jamais été mariée ?! Il m'est assez difficile d'imaginer qu'on ne vous ait jamais demandée en mariage. J'espère ne pas raviver une vieille blessure mais on peut penser qu'il y a longtemps une tragédie ait pu briser votre vie. Peut-être un amant décédé que vous n'avez jamais oublié? En fait, Jennifer n'avait jamais été demandée en mariage mais elle n'avait certainement pas l'intention de l'admettre. Une sorte de fureur la fit s'empourprer et elle lança :
- Non, il n'est pas mort ?!
Laissant ainsi entendre qu'il y avait bien eu un amant qu'elle ne pouvait oublier mais que ce n'était pas la mort qui les avait séparés.
Je ne souhaitais pas vous embarrasser, assura Bowling. Je voulais simplement être certain que, bien qu’étant célibataire, cela ne signifiait pas généralement, que vous détestiez les hommes !
- Oh! Non. J'aime beaucoup les hommes ! Sa rougeur s'accentua et, confuse, elle s'arrêta.
- Vous n'avez toujours pas rencontré l'homme de votre vie, hein ? Continua-t-il avec un sourire bienveillant ?! Il se tourna vers le procureur :
- Mlle Hamilton est acceptée par la défense si elle l’est aussi par l'accusation.
- Pas d’objection, répondit le procureur. Mademoiselle Hamilton, maintenant vous pouvez prendre la place numéro huit dans le box des jurés.
Jonas Will était accusé de meurtre avec préméditation sur la personne de sa femme, en vue d'obtenir le contrôle de ses biens. L'accusation prit une semaine complète pour présenter et développer des faits qui étaient d'ailleurs accablants. Après avoir entendu les témoins et examiné les pièces à conviction, l'accusation établit que les événements s'étaient déroulés de la façon suivante:
Au mois de décembre précédent, Jonas Will avait épousé à New York Mme Vve Edna Barries et le couple était installé dans une maison cossue du Haut Manhattan que possédait l'épousée. Une semaine après le mariage, Will se présentait à la banque avec une procuration et, après avoir retiré le solde de deux mille quatre cents dollars, procédait à la clôture du compte de sa femme. Le lendemain, toujours au nom de sa femme, il se défaisait de diverses actions et obligations pour une valeur totale de trois mille dollars. Puis il mit la maison en vente et, étant pressé, s'en défit pour sept mille cinq cents dollars, à peu près la moitié de sa valeur réelle.
Durant tout ce temps, la nouvelle épouse n'avait été aperçue des voisins que pendant les quelques jours qui avaient suivi le mariage.
L'explication donnée par Will est que, son travail l'obligeant à aller s'installer sur la côte Ouest, sa femme était partie seule afin de chercher une nouvelle maison pendant que lui restait sur place à New York et s'occupait de liquider leurs affaires. Deux mois après le mariage, Will quittait New-York avec l'équivalent en liquide de tous les biens de sa femme.
Naturellement, les voisins avaient parlé entre eux de l'étrange disparition de Mme Will et le nouveau propriétaire de la maison devint fort soupçonneux lorsque, dans le sous-sol, il remarqua une dalle de ciment relativement récente. Il creusa et découvrit une fosse contenant les restes d'un corps de femme horriblement mutilé à l'acide sulfurique.
Le corps avait été trop endommagé par l'acide permettre une identification absolue mais les médecins légistes furent en mesure d'établir que la femme était du même âge et de la taille d'Edna Barnes Will. En outre, ils déterminèrent que la mort avait résulté d'un coup violent porté à la tête et avait eu lieu approximativement à l'époque où les voisins avaient aperçu Edna pour la dernière fois.
L'enquête de police révéla qu'un bidon d'acide sulfurique de vingt litres avait été acheté par un individu correspondant au signalement de Jonas Will, et cela, quatre jours après la date du mariage.
De plus, l'accusation insistait sur le fait que la femme dont le corps avait été enseveli n'avait plus aucune dent et qu'Edna Barnes Will portait une prothèse dentaire complète !
Une semaine après la découverte du corps, Jonas Will avait été localisé et arrêté à San Francisco, puis transféré à New York pour y être inculpé de meurtre au premier degré. Il fallut une autre semaine à la défense pour présenter ses arguments.
L'explication de Jonas Will était la suivante: en effet, sa femme était partie seule pour San Francisco et ceci afin de chercher une maison. Comme preuve il présenta un télégramme envoyé de cet en-droit et libellé : « BIEN ARRIVÉE. BAISERS. EDNA. » La direction d'un hôtel de San Francisco confirma qu'une réservation au nom de Mme Edna Will avait effectivement été faite de New York plusieurs jours avant la date du télégramme reçu par Jonas, mais que cette réservation n'avait jamais été réclamée. La défense affirmait qu'Edna était arrivée à Francisco par le train, avait télégraphié de la gare et disparu sur le chemin de l'hôtel.
Lorsque l'accusation demanda à Jonas Will pourquoi il n'avait pas fait procéder à une enquête car il était resté presque deux mois sans nouvelles de sa femme après le télégramme initial - sa seule explication, plutôt mauvaise -, fut « qu'il savait qu'elle n'aimait pas écrire » et aussi qu’'il avait été très pris par la liquidation de leurs affaires à New York. Il prétendait avoir été absolument atterré en découvrant, à San Francisco, qu'elle n'était jamais descendue à l'hôtel où la réservation avait été faite ?!
Il fut établi qu'il s'était effectivement rendu à l'hôtel avait demandé sa femme, ensuite de quoi il avait signalé sa disparition à la police de San Francisco.
La défense affirmait que le corps enseveli dans le sous-sol de la maison de New-York n'était pas celui d'Edna Barnes Will. D'après l'avocat Martin Bowling, cette femme avait été assassinée et enterrée avant le mariage de Jonas et Edna, ce qui laissait entendre que la victime, quelle qu'elle fût, avait été assassinée par Edna. Afin d'étayer sa théorie, Bowling appela à la barre un vendeur de matériaux de construction qui confirma avoir livré à cette adresse, et en novembre, c'est-à-dire plusieurs semaines avant que Jonas n'emménage dans la maison, un sac de ciment et du sable.
La défense n'avait aucune théorie quant à la disparition d'Edna à San Francisco entre la gare et l'hôtel. Elle faisait simplement remarquer que des centaines de disparitions similaires et non moins mystérieuses avaient lieu chaque année dans tout le pays.
Ni l'accusation ni la défense ne mentionnèrent une chose qui avait pourtant fait grand bruit dans la presse : un an auparavant seulement, Jonas Will avait été acquitté d'une même inculpation de meurtre sur la personne de sa femme. Le président faisait sans aucun doute référence au jugement précédent lorsqu'il donna ses instructions aux membres du jury. Afin de rendre un verdict équitable, il leur recommanda de ne tenir absolument aucun compte de ce qu'ils auraient pu lire ou entendre au sujet de l'accusé en dehors de la salle d'audience !
… Jennifer écouta attentivement tout ce qui fut dit durant le procès. La plupart du temps néanmoins, au lieu de regarder l'avocat ou le témoin en train déposer, elle ne quitta pas l'accusé des yeux. Et souvent elle s'aperçut que, lui aussi, avait le regard fixé sur elle. Peut-être était-ce le fruit de son imagination, mais il lui sembla qu'une sorte d'étrange communication télépathique s'établissait entre eux. Elle avait l'impression que l'esprit du prévenu, s'adressant directement elle, répétant sans cesse: « Je suis innocent. Ne les laissez pas condamner un innocent !!! »
… Au fil des jours, elle se rendit compte qu'elle était de plus en plus absorbée par cette voix secrète et de moins en moins attentive aux dépositions. Le fait que l'accusation paraisse de plus en plus irréfutable commençait même à l'agacer, et elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver une secrète joie chaque fois que la défense marquait un point. Finalement, quand arriva le moment, pour le jury, de se retirer pour délibérer, elle était convaincue de l'innocence de Jonas Will.
Le jury était composé de neuf hommes et trois femmes. Le premier juré, à peu près du même âge que Jennifer, semblait un homme assez cultivé et elle l'avait entendu dire à l'un des autres jurés qu'il enseignait les sciences dans un collège technique.
Lorsqu'ils furent tous assis autour de la longue table dans la salle des délibérations, le premier juré prit la parole.
- Voulez-vous que nous discutions de l'affaire avant de procéder au scrutin ou bien préférez-vous que nous votions d'abord et réservions la discussion pour plus tard en cas de désaccord ?
L'une des femmes, la trentaine, mince et sans profession, lança:
- Je ne vois pas ce qu'il peut y avoir à discuter. Nous n'avons qu'à voter tout de suite.
Tout le monde étant d'accord, le premier juré fit distribuer les feuilles qui allaient servir de bulletins de vote. Chaque juré y mentionna sa décision, le plia et le retourna a au premier juré.
Après ouverture de tous les bulletins, celui-ci annonça:
- Onze « coupable », un « non coupable » !
… Comment quelqu'un a-t-il pu voter « non coupable » ? Explosa la femme qui avait demandé le vote. C’est la deuxième fois qu'il tue sa femme !!!
Habituellement, dans les discussions de groupe, Jennifer restait silencieuse. Mais il faut dire que jamais encore elle n'avait participé à une discussion de groupe où elle ait eu une opinion bien déterminée, que ce soit dans un sens ou dans l'autre. Timidement, elle se surprit à dire:
- Nous ne sommes pas supposés tenir compte du jugement précédent. De toute façon, s'il a été acquitté, c’est qu'il devait être innocent.
- Innocent! s'exclama la jeune femme mince. Il a surtout eu la chance de tomber sur un jury d'imbéciles. On a retrouvé sa femme enterrée et il est parti avec tout son argent; exactement comme pour celle-ci; c'était dans tous les journaux !
Le ton de Jennifer devint plus ferme.
- Nous ne devons pas tenir compte de ce premier jugement. Nous avons prêté serment de ne considérer que les faits présentés à l'audience. En ce qui me concerne, je ne crois pas que la défunte soit Edna Will. Je pense que c'est une femme qui a été assassinée par Edna Will avant qu'elle n'épouse l'accusé, et c'est pour cela qu'Edna a disparu. Elle se cache quelque part afin d'échapper à la peine encourue pour le crime qu'elle a commis !
- Oh! Mais ce n’est pas possible d'entendre des choses pareilles ! Explosa la jeune femme, écœurée.
Le premier juré intervint.
Je crois que l'on ferait mieux d'engager une discussion générale. Étant donné que nous jugeons le prévenu coupable à onze contre un, nous allons laisser la dame récalcitrante nous exposer les raisons qui l'incitent à ne pas être de notre avis. Puis, en commençant par la première personne à ma gauche, chacun d'entre vous pourra présenter ses objections.
Pendant un court instant, sentant tous les regards fixés sur elle, Jennifer se sentit mal à l'aise. Finalement, d'une voix tremblante mais obstinée, elle parla.
- Le juge a dit que si nous ressentions le moindre doute en ce qui concerne la culpabilité de l'accusé, nous devions le considérer innocent. Et il n'a pas été prouvé que la défunte était effectivement Edna Will. Et que faites-vous du télégramme de réservation à l'hôtel ? Et de celui qu'elle a envoyé de San Francisco à son mari ?
… La personne sur la gauche du premier juré répondit :
- N'importe qui peut envoyer un télégramme ?! Il pouvait avoir un complice là-bas, ou il peut même avoir fait l'aller et retour lui-même; en avion ça ne prend que huit heures ?!
- N'allez pas chercher des choses extravagantes, protesta Jennifer. De toute façon l'accusation n'a jamais prouvé non plus que ce n'est pas Edna qui a envoyé l'un ou l'autre des télégrammes ?! Nous pouvons donc admettre que c'est elle qui l'a fait. D'ailleurs, cela n'a pas été réfuté !
- Je n'ai rien à admettre du tout, dit le voisin de la première personne qui avait parlé. Il a lui-même envoyé ces télégrammes, ou les a fait envoyer, juste au cas où quelque chose ne marcherait pas. C'est pour la même raison qu'il s'est renseigné à l'hôtel, et a ensuite porté plainte à la Brigade des Recherches de San Francisco. Jamais, pendant les deux mois qu'elle est supposée avoir passés à San Francisco sans qu'elle donne signe de vie, il ne s'est demandé pourquoi sa femme n'écrivait pas ?! Est ce que cela vous semble être l'attitude normale de nouveaux mariés?
- C'étaient des adultes, répondit Jennifer d'une voix pas très assu-rée. Tous deux avaient déjà été mariés auparavant. Ce n'était pas comme un premier amour.
La troisième femme, une sténographe d'âge moyen qui portait une alliance, s'exclama:
- Toute cette discussion est ridicule. Il l’a tuée et a volé son argent. Un point c'est tout !
Mais la discussion continua et, pour la première fois de sa vie, Jennifer avait beaucoup à dire. Ce n'était pas une oratrice, mais elle dé-fendit sa thèse avec tellement d’insistance et de ténacité que l'un des hommes finit par changer d'avis. Le jury avait quitté la salle du tribunal à heure de l'après-midi. Après avoir âprement défendu son point de vue pendant quatre heures, Jennifer avait ramené le vote à dix « coupable », deux avaient voté« non coupable ». A sept heures du soir, quand l'huissier leur apporta à dîner, et qu'il leur fut accordé un repos d'une demi-heure, Jennifer en avait converti quatre de plus et le jury était maintenant partagé de façon égale. Quatre hommes et les deux autres femmes résistaient toujours.
A dix heures, le vote avait basculé à dix contre deux. Seules la jeune femme mince et la sténographe s'accrochaient encore, jugeant le prévenu coupable.
A dix heures trente, le premier juré déclara:
- Je crois que nous sommes dans une impasse. Nous allons voter une dernière fois et je suggère que nous informions la cour que nous avons abouti à une situation insoluble !
- Ce qui entraînera un nouveau procès. Quelle perte de temps et d'argent ! Grommela l'un des hommes.
A contrecœur, la sténographe avoua qu'elle abandonnait:
Je ne veux pas être « celle qui va faire tout recommencer » !. Je suis absolument convaincue qu'il est coupable, mais je me rallierai à l'opinion générale plutôt que de voir le jugement annulé.
La jeune femme mince ne possédait pas la résistance morale suffi-sante pour se battre seule. La dernière de ses supporters se désistant, elle aussi jeta l'éponge. Durement, elle lança:
- D'accord, on le relâche. Qu'il aille tuer quelques femmes de plus !
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Il y avait juste une semaine que le procès était terminé lorsqu'un soir, revenant du bureau, Jennifer trouva un visiteur qui l'attendait devant la porte de son appartement. Reconnaissant la haute silhouette distinguée, elle tressaillit de surprise.
Jonas Will avait déjà son chapeau à la main. Il inclina légèrement le buste dans un salut qui sentait bon la courtoisie d'autrefois.
- Mademoiselle Hamilton, j'espère que vous me pardonnerez d'arriver ainsi chez vous, mais j'ai estimé devoir le faire !
- Oh! Je vous en prie, monsieur Will, entrez donc !
Essayant d'insérer la clef à l'envers dans la serrure elle se mit à rire nerveusement et parvint tout de même à ouvrir la porte au deuxième essai. Jetant un rapide coup d'œil circulaire dans la pièce de devant, elle fut soulagée de constater que celle-ci était aussi rangée que d'ordinaire, chaque chose bien à sa place.
- Je vous en prie, asseyez-vous. Voulez-vous me donner votre chapeau?
- Non, ce n'est pas la peine, je ne vais pas rester longtemps, dit-il en souriant.
Prenant place dans un fauteuil, il mit son chapeau sur ses genoux. Déposant son sac sur une table en coin, elle s'installa sur le canapé, le regardant d'un air interrogateur.
- J'ai cherché votre adresse dans l'annuaire téléphonique. J'espère que vous ne m'en voudrez pas. J'ai conscience que je me dois de vous remercier.
Elle s'empourpra.
J'ai simplement voté en mon âme et conscience, monsieur Will et puis, nous étions douze.
- Douze qui ont délibéré pendant neuf heures, ajouta-t-il, quelque peu sarcastique. La mésentente a dû être totale. Je pense que c'est probablement à vous que je dois la vie.
… La rougeur de Jennifer s'accentua. .
- Vous devez la vie à votre innocence, monsieur Will. Je peux vous assurer que si je vous avais jugé coupable, j'aurais voté comme les autres et tout aurait été terminé en cinq minutes !
Les yeux gris clair observaient le visage de Jennifer.
- Ainsi c'était donc vous au premier tour de scrutin ! Je l'avais senti. Savez-vous que je vous ai observée pendant toute la durée du procès?
- Vraiment ? dit-elle, simulant la surprise.
- N'essayez pas de me faire croire le contraire, assura-t-il calme-ment. Bien sûr, vous le saviez. Dès l’instant de votre première déposition, j'ai compris que vous étiez un sujet sensible !
- Un quoi ? demanda-t-elle, haussant les sourcils.
- Un sujet réceptif. Une personne susceptible de recevoir une communication télépathique. Ce que je ne peux pas faire, malheu-reusement. Je ne peux que transmettre !
Étonnée, elle le regardait.
- Vous voulez dire qu'il s'agissait vraiment « de transmission de pensée » ? Je n'ai rien imaginé ?
Il sourit.
Vous n'imaginiez rien du tout, mademoiselle Hamilton. J'ai toujours été capable de transmettre, mais seulement à un nombre limité de sujets. En effet, très peu de personnes bénéficient d'une capacité de réception suffisamment sensible qui leur permette de recevoir les ondes transmises par un télépathe. Et même en admettant qu'elles possèdent cette réceptivité, cela ne veut rien dire, à moins que le télépathe et son sujet soient sur la même « longueur d'ondes ». Il faut jouir d'un état d'esprit particulier pour devenir un sujet réceptif : « que la personne soit plus disposée à écouter qu'à penser à ce qu'elle va dire. Elle doit garder un esprit non encombré par des pensées égocentriques !
- Vous voulez dire qu'elle ait la tête vide ?
Son sourire s'accentua.
Non seulement vous avez un esprit réceptif mais aussi le sens de l'humour !
Se levant, il ajouta:
- Je ne vais pas vous importuner plus longtemps, mademoiselle Hamilton. Je voulais simplement vous remercier pour ce que vous avez fait.
Au même instant, et presque aussi clairement que s'il avait parlé à haute voix, elle entendit : « Vous êtes une femme charmante et j'aimerai beaucoup m'attarder mais, décemment, je ne peux risquer de vous importuner !»
… Son cœur s'emballa. Sentir qu'un homme avait une opinion quelconque à son sujet était une expérience totalement nouvelle ! … Sans parler du fait qu'elle avait l’impression qu’il la trouvait charmante. Avait-il réussi à lire dans ses pensées une fois de plus ou était-ce simplement le fruit de son imagination combiné à un souhait venu du plus profond d'elle-même ?
… Imagination ou pas, elle décida de lui donner une chance de rester plus longtemps s'il le désirait.
- Croyez-vous que je vais vous laisser entrer chez moi, exciter ma curiosité en me disant que je suis capable, en quelque sorte, de lire les pensées, et vous laisser repartir aussitôt ? Sans me donner d'autres explications ? D'habitude, je prends un cocktail lorsque je rentre du bureau. Pourquoi n'en boiriez-vous pas un avec moi ? Nous bavarderions un peu !
… Il hésita avant de répondre.
- Si je ne m'impose pas, cela me ferait extrêmement plaisir !
… Il finit par rester dîner.
… C'est ainsi que tout commença. Peu à peu, au cours des quelques semaines qui suivirent, Jonas Will devint le compagnon du soir. Au début, il n'apparaissait qu'à des intervalles de quelques jours et al-lait l'attendre à la sortie de son bureau. Finalement l'habitude fut prise : chaque soir, il était là pour l'emmener quelque part prendre un cocktail. Parfois ils allaient dîner chez elle ; d'autres fois, il l’emmenait au restaurant puis ils allaient voir un film. D une façon générale, leurs soirées étaient plutôt calmes, mais comparées aux distractions que Jennifer avait connues auparavant, elles étaient absolument exaltantes ! Son train-train quotidien avait été brusquement balayé et remplacé par une vie fascinante et pleine d'aventure !
Bien qu'ils en soient maintenant arrivés à s'appeler par leurs prénoms, Will demeurait très réservé ne prenant même pas la liberté de presser sa main dans l’obscurité d'une salle de cinéma ; pourtant, elle sentait bien qu’il qu'il lui manifestait de plus en plus d'intérêt. Ce n’est pas tant ce qu'il disait ou faisait mais, occasionnellement, elle continuait à percevoir des fragments de la pensée de Jonas ... ou tout au moins c'est ce qu'elle imaginait. Et dans ces cas-là, c'était toujours un sentiment de tendresse ou d'admiration qu'elle percevait ! Ils avaient beaucoup de discussions relatives à cette apparente capacité extra-sensorielle qu'elle possédait, le sujet la passionnait. N'ayant jamais rien expérimenté de la sorte auparavant, elle faisait d'immenses efforts pour comprendre pourquoi et comment cette découverte de pouvoir latent qu'elle détenait de lire les pensées des autres s'était soudain révélé.
- Pas les pensées des autres, expliqua-t-il en souriant. Les pensées d'une seule personne. Ce n'est d'ailleurs pas un phénomène hors du commun et on le remarque souvent chez les couples particulièrement unis. Les psychologues n'en savent pas trop à ce sujet mais il existe une théorie disant que l'esprit de certaines de ces personnes que l'on appelle « réceptives » fonctionne, si l'on veut, comme un récepteur de radio qui ne capterait qu'une unique et étroite bande de fréquence. La théorie est que de tels esprits peuvent recevoir les pensées seulement si elles sont transmises sur une fréquence absolument précise. Il est possible qu'un sujet sensible parcoure toute sa vie sans jamais rencontrer le télépathe qui transmettra sur la fréquence lui convenant. Je suis probablement la première personne que vous rencontrez qui soit en harmonie avec vous !
- Elle fut heureuse d'apprendre que le phénomène était quelque chose de commun chez les couples particulièrement proches l'un de l'autre. Bien que Jonas n'ait jamais laissé entendre qu'il éprouvât plus que de l'amitié envers elle, cela ajoutait malgré tout un zeste de romantisme à leurs relations. Elle commença à rêver un peu. Mais un soir, son rêve vola en éclats. Ils étaient chez elle, assis dans la pièce de devant. Jonas lui annonçait qu'il allait sans doute quitter la ville d'ici une semaine deux.
Dans un sens, ce n'était pas une surprise absolue ; elle savait qu'il cherchait un emploi en dehors de New-York. Il lui en avait déjà parlé: le travail pour lequel il était parti à San Francisco avait, bien entendu, été supprimé dès son accusation de meurtre. En ce qui concernait New York, il y avait bien trop de scandale attaché à son nom pour qu'il puisse espérer y trouver quelque chose. Il avait une réserve de quelques milliers de dollars, lui avait-il dit, mais il ne pouvait pas vivre éternellement là-dessus. Il voulait partir pour un endroit où il ne serait pas connu et essayer de recommencer sa vie sous un autre nom.
- Je suis aussi un peu limité dans les emplois auxquels je peux prétendre. J'ai fait mes demandes sous le nom de Henry Gunner : j'ai donc dû sélectionner des emplois pour lesquels, je pense, on n'ira pas me demander trop de références. C'est seulement une place de vendeur de voitures à la commission, mais si je réussis bien là-dedans, je peux faire une demande pour quelque chose de mieux et j'aurai ainsi une référence toute faite.
- Où est-ce? demanda-t-elle.
- Saint Louis. Ce n'est pas encore sûr, mais ça me semble sérieux ! Je dois me présenter là-bas lundi pour une interview.
- J'espère que tout ira bien, dit-elle d'une voix qu'elle parvint à contrôler. Mais Saint Louis est bien loin. Je ne pense pas que nos chemins se croiseront très souvent.
- Il y a un moyen de les faire se croiser chaque jour. Le rêve brisé commençait à reprendre forme et son cœur se mit à battre sourde-ment.
- Comment cela, Jonas?
- Si nous étions mariés ?!
… Elle le regardait fixement. Son cœur s'emballa. Il lui était absolument impossible de parler.
Jonas continua :
- Évidemment, il y a tout de même un problème. Il est fort possible qu'Edna soit toujours en vie ?!
Cette pensée la fit tressaillir. Bien qu'elle fût certaine que le corps découvert dans le sous-sol de la maison Newyorkaise n'était pas celui d'Edna Barnes Will, depuis le jour où Jonas était apparu à sa porte, elle ne s’était jamais demandé où avait bien pu passer ladite Edna.
- Bien sûr, le fait qu'elle soit toujours en vie ne me range en rien au point de vue moral, dit Jonas. Mais si cela est, elle ne peut ignorer que j'ai été jugé pour l’avoir prétendument assassinée. Tout le pays le savait ! Il va sans dire que je n'ai pas l'intention de retourner avec une femme prête à me laisser exécuter pour un crime dont elle me savait totalement innocent ?!
Jennifer demeurait silencieuse. Jonas poursuivit :
- L'État de New York l'ayant déclarée décédée, je ne crois pas que l'on puisse m'arrêter pour bigamie si par hasard, elle se décidait à revenir ?! C'est seulement à vous que je pense. Je ne voudrais pas que, dix ans peut-être après notre mariage, vous ayez le choc de découvrir que vous avez vécu dans le péché !
Jennifer lâcha brusquement:
- Supposons que j'aie envie de prendre le risque !
Il lui sourit.
- J'espérais vous entendre dire cela. Mais je crois qu'il n'y a pas grand risque puisque nous allons entamer une nouvelle vie sous un nouveau nom et, même si elle réapparaissait, il est vraiment peu probable qu'Edna puisse nous retrouver ! En mettant les choses au pire, cela signifierait pour moi un rapide voyage à Reno et notre remariage ensuite. Un président des Etats-Unis a d'ailleurs été confronté une fois au même problème, et l'a surmonté sans scandale !
… Fouillant sa mémoire à la recherche de ses souvenirs d'écolière, elle approuva d'un signe de tête:
- Andrew Jackson. Mais il y a tout de même eu scandale, n'est-ce pas ? N'a-t-il pas provoqué quelqu’un en duel pour avoir fait la remarque que lui et sa femme vivaient dans le péché?
- Vous savez, mon amie, les mœurs ont bien changé depuis lors ! Personne ne nous jettera la pierre, même s'il devient nécessaire d'entamer une procédure légale. On n'y verra qu'une erreur commise de bonne foi, facile à rectifier ! Mais tout dépend de vous…
- Je vous épouserai ! dit-elle, avant qu'il eût le temps de changer d'avis.
Elle était assise sur le canapé et lui dans un fauteuil. Il se leva, s'approcha d'elle et vint l'embrasser pour la première fois.
… Cela se passait un samedi, le 29 juin. Le lundi matin, Jonas prit l'avion pour Saint Louis. A quatre heures de l'après-midi il appela Jennifer à son bureau.
- Ça y est, je suis engagé ! annonça-t-il avec entrain. Je commence le 15 juillet. C'est un lundi. Je vais rester ici quelques jours pour essayer de nous trouver un endroit où habiter, mais je serai rentré vendredi. Nous nous marierons samedi et nous pourrons partir pour Saint Louis, en voiture, aux environs de mardi, le 9 juillet ?!
- Si vite ! s'écria-t-elle, à la fois effrayée et ravie à la pensée du peu de temps qui lui restait avant de devenir une femme mariée. Il faut que je donne congé au bureau et il y a le bail de mon appartement
et...
- Eh bien, tu as intérêt à te dépêcher ! répondit-il avec bonne humeur. Nous partons pour Saint Louis dans une semaine demain !
Dès qu'elle eut raccroché, elle alla voir son patron et lui donna sa démission. Après un quart de siècle de service, il fut très compré-hensif. Il la dispensa des deux semaines habituelles de préavis et lui demanda simplement de terminer celle en cours.
Les jours qui suivirent passèrent dans une agitation fébrile. Elle finit par trouver une femme pour reprendre le bail de l'appartement et aussi garder les meubles, mais dut se résigner à céder ceux-ci pour à peu près le quart de leur valeur. Il lui fallait procéder à la fermeture de comptes dans plusieurs magasins et aussi faire ses bagages.
Ce dernier point fut le plus gros problème car, lorsque Jonas la rappela le mercredi, il lui demanda de se limiter à deux valises qu'ils prendraient avec eux dans la voiture. Tout le reste. devrait donc être expédié et consigné à Saint Louis jusqu'à ce qu'ils aillent le réclamer.
Lorsque Jonas revint le vendredi, Jennifer était arrivée à tout faire sauf clore ses comptes bancaires. Il arriva par un vol du ma-tin, et vint la chercher au bureau à midi. Pendant l'heure du déjeuner, ils se firent faire une prise de sang et enregistrèrent leur de-mande pour être mariés le lendemain puisque New York exigeait une période d'attente de vingt-quatre heures. Jonas s'inscrivit sous le nom de Henry Gunner; Jennifer fut un peu réticente à ce sujet jusqu'à ce qu'il lui explique qu'un mariage était légal sous n'importe quel nom, à condition naturellement que ce soit bien les personnes désirant se marier qui participent à la cérémonie ! Il lui fit comprendre qu’utiliser son véritable nom serait complètement aberrant, si le hasard voulait que ça s'ébruite ! - un homme acquitté deux fois pour meurtre de sa femme et se remariant- ce serait en première page de tous les journaux. Ni l'un ni l'autre ne voulaient cette sorte de publicité. Puisqu'ils allaient vivre à Saint Louis sous le nom de M. et Mme Henri Gunner, les choses seraient beaucoup plus faciles pour eux si c'était ce nom qui figurait sur leur certificat de mariage.
Jennifer reconnut qu'il avait raison.
Un juge de paix les maria le samedi soir. Jonas, qui avait jusque-là habité dans une chambre meublée, la quitta et vint s'installer chez Jennifer. Dans l'excitation des préparatifs du mariage et du déménagement, elle n'avait pas eu le temps de discuter des questions financières avec Jonas. Et il va de soi que, au soir de son mariage, ces questions furent reléguées au plus loin de ses pensées. Mais le lendemain au petit déjeuner, elle décida d'aborder le sujet.
- Jonas, crois-tu que nous pourrons vivre avec ce que tu vas gagner? Ou bien veux-tu que je cherche aussi du travail quand nous serons à Saint Louis ?

- On va d'abord voir comment on s'en sort. J'ai quatre mille dollars, cela devrait suffire pour un petit moment.
J'ai aussi un peu d'argent, dit-elle. J'ai l'intention de clore mon compte-courant demain et prendre le montant en chèques de voyage. Je n'ai que deux ou trois cents dollars dessus mais c'est avec mon compte épargne que je ne sais quoi faire. Je devrais peut-être le laisser ici et demander son transfert dans une banque de Saint-Louis une fois que nous serons arrivés.
Pourquoi ne fais-tu pas faire, par la banque, un chèque à ton nom, Jennifer Gunner ? C'est aussi sûr que des chèques de voyage et tu n'auras qu'à le déposer sur un nouveau compte épargne dès que nous serons à Saint Louis. Si tu veux, tu peux même cumuler le montant de tes deux comptes sur ce chèque. J'ai suffisamment de chèques de voyage pour nous deux !
Et c'est ce qu'elle fit. Jonas ne lui avait pas demandé le montant de son compte épargne et elle ne lui en avait rien dit. Elle voulait que ce soit une agréable surprise : pendant vingt-cinq années elle avait régulièrement économisé une partie de son salaire. Le chèque qu'elle reçut de la banque s'élevait à dix sept mille deux cent quarante-huit dollars !
… Ils partirent pour Saint Louis tôt le mardi matin.
Jennifer n'ayant pas de permis, Jonas garda le volant pendant tout le trajet. Ils n'étaient pas pressé puisque Jonas ne commençait à travailler que le lundi suivant. Le voyage dura trois jours et, en fait, constitua leur lune de miel. Ce fut le vendredi en fin d’après-midi qu’ils traversèrent le Pont Mac Arthur et entrèrent dans Saint- Louis où ils s'arrêtèrent pour dîner avant de continuer leur route.
Jonas lui avait dit avoir loué « une sorte de petite maison d'été » pour un mois. Elle leur servirait de base temporaire pendant qu'ils chercheraient quelque chose de mieux adapté à leurs besoins. C’était un peu en dehors de la ville, expliqua-t-il, mais il l'emmènerait avec lui tous les matins en partant travailler et la déposerait chez divers agents immobiliers afin qu'elle s’occupe de chercher une maison:
Jennifer n'avait cependant pas imaginé que ce serait si éloigné de la ville ! La maison se trouvait sur le bord de Meramec River, à une bonne quinzaine de kilomètres l'extrémité sud de la ville et probablement vingt à vingt-cinq du centre ville. Elle était plantée sur une bande de plage couverte de galets, sans aucune autre habitation à proximité. Construite sur pilotis, des planches avaient été clouées sur deux côtés de façon à former une sorte de garage rudimentaire sous la maison. Un escalier de bois menait directement du garage à la maison.
Jennifer fut soulagée de constater que l'intérieur était beaucoup plus plaisant que l'extérieur ne le laissait supposer. La pièce de devant était très vaste, bien agencée et garnie de meubles rustiques. Il y avait une grande cuisine, une chambre et une salle de bains. Le mobilier était assez vieux mais approprié pour ce genre d'habitation. Elle décida que, après un grand nettoyage, ce serait vivable pour le peu de temps qu'ils auraient à y passer.
Fatigués par le long voyage, ils se couchèrent tôt le vendredi soir. Le samedi, Jonas l'emmena dans un centre commercial au bord de la nationale, où elle fit ses provisions en produits alimentaires et articles ménagers. Le reste de la journée et tout le dimanche, elle lava, brossa jusqu'à ce que les trois pièces fussent impeccables !
Le dimanche soir après dîner, alors qu'ils étaient tous deux assis dans la pièce de devant, Jonas lui dit :
- Demain, je commence à travailler. Comment vas-tu passer la journée?
Elle le regarda d'un air surpris.
- Je pensais que tu allais m'emmener pour que je commence à cher-cher une maison ?!
- Non, pas demain. Je ne saurais où te déposer. J'achèterai le journal local et, demain soir, nous préparerons une liste des agences immobilières qui s'occupent des locations. Je t'emmènerai mardi. Tu peux bien te reposer un jour avant de commencer à courir les agences ?!
- D'accord, acquiesça-t-elle. Je suppose que nous ne sommes pas à un jour près.
- Si tu veux endosser le chèque et me le donner, je pourrai ouvrir ton compte épargne demain, pendant que je serai en ville ?!
- Notre compte épargne, corrigea-t-elle avec un sourire. Nous n'allons pas former un de ces couples ou chacun gère ses affaires de son côté, non?
- Entendu, notre compte, répondit-il en lui rendant son sourire. Mais endosse le chèque pendant que tu y penses.
Elle alla dans la chambre, sortit le chèque de son sac, le retourna et l'endossa en s'appuyant sur la coiffeuse. Écrivant « Mme Jennifer Gunner », elle ressentit une sorte de tendre émotion. C'était la première fois qu'elle avait l'occasion d'écrire son nouveau nom.
Revenant dans la pièce, elle tendit le chèque à Jonas qui y jeta à peine un coup d'œil, le plia et le mit dans sa poche.
- Tu n'es pas étonné du montant ? demanda-t-elle, fière d'elle-même.
- Non, pas vraiment. Il y a des années que tu travailles et tu as des goûts simples. Je supposais que tu aurais une bonne petite somme de côté !
… Son visage laissa voir sa déception. Elle était un peu blessée par la désinvolture avec laquelle il acceptait le fait qu'elle possédât une telle somme !!!
- Je ne ... je pensais que tu serais fier de moi !
- Oh! Mais je le suis. Je ne suis pas surpris, c'est tout ?!
Elle l'observait d'un air incertain quand soudain un épisode du procès envahit brusquement son esprit... Elle n'aurait su dire pourquoi cela lui revenait en mémoire à ce moment précis mais elle revoyait clairement l'expert en graphologie témoignant et disant que c’était bien la signature d'Edna Will qui figurait sur la procuration donnant à Jonas le contrôle de tous les biens de sa femme. Elle réalisa que tout ce qu'elle possédait était représenté par ce chèque qu'elle venait juste de lui remettre. Et c'était effectivement sa signature qui figurait au dos.
Sans transition elle demanda :
- Il y a longtemps que tu connaissais Edna lorsque tu l'as épousée ?
Il la regarda d'un air bizarre.
- Voilà une drôle de question. Non, pas très longtemps !
- Comment l'avais-tu rencontrée, Jonas?
Il la considéra un moment avant de répondre assez négligemment :
- Elle faisait partie du jury, lors de mon premier procès.
Par-delà ces mots elle perçut quelque chose de plus venant de lui et, cette fois, elle fut bien certaine que ce n'était pas le fruit de son imagination. Aussi clairement que s'il avait parlé à voix haute, elle entendit: « J'essaye toujours de trouver un sujet réceptif parmi les jurés. »
Prise de panique, l'horreur l'envahissant, elle regarda fixement les yeux gris clair qui se voilaient de tristesse.
- J'ai laissé échapper la pensée qu'il ne fallait pas, n'est-ce pas ? Je voulais que tout cela dure encore une soirée, mais maintenant ce n'est plus possible. C'est bien l'ennui quand on rencontre des êtres sensibles : il faut surveiller sans cesse ses propres pensées?!

Horrible, celle-là aussi, non? mdr rigole

fleur2 fleur2 fleur2 fleur2 fleur2 fleur2
Cordialement et très heureuse journée!

GG

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AIMEZ-VOUS LE SUSPENSE ???
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