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 la grève, spécialité française

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Rolande
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MessageSujet: la grève, spécialité française    Sam 6 Nov 2010 - 1:43

Histoire sociale

La grève, une spécialité française

En octobre 2010, les grèves ont une nouvelle fois fait la Une de l'actualité en France et beaucoup de commentateurs ont rappelé qu'elles étaient une «passion française».

Les grandes grèves, si bien décrites dans Germinal, celles du Front Populaire, de Mai 68 ou de l'hiver 1995 scandent notre histoire. Leurs mutations reflètent les grandes évolutions sociales et politiques.



Les conflits ouvriers sous l'Ancien Régime


Au Moyen Âge et jusqu'à la Révolution française, les artisans et leurs employés dans les villes sont une catégorie dont les pouvoirs se méfient. S'ils s'unissent pour revendiquer une augmentation des tarifs, dans le cadre des corporations, ils risquent de remettre en cause le pouvoir. Les différends entre patrons et ouvriers se traitent en général «d'homme à homme». On n'en observe pas moins quelques grèves collectives, par exemple chez les bonnetiers parisiens en 1724 ou encore les peintres de Versailles en 1748.

François Ier interdit en 1539 les assemblées de maîtres, compagnons et serviteurs, suite à une grève des typographes lyonnais. Ce principe est ensuite toujours repris sous la monarchie, puis sous la Révolution avec le décret d'Allarde puis la loi Le Chapelier de 1791.

Les ouvriers ne doivent pas, par leur association, créer un corps intermédiaire entre le peuple et la République et les salaires seront dorénavant négociés directement entre le patron et l'ouvrier, non plus fixés par une corporation. Le même principe s'applique ensuite aux ouvriers agricoles.

Dans cette perspective, la grève, comme action collective et corporatiste, est donc condamnée dans son principe, elle ne peut être une forme d'action politique acceptable.

Les mouvements sociaux reprennent sous la Monarchie de Juillet, dans le contexte de la révolution industrielle. Ils prennent alors soit des formes violentes (révolte des canuts en 1831 et en 1834), soit, dans la majorité des cas, lorsqu'ils se déroulent dans le cadre restreint de l'atelier, de démission des employés. Il est vrai qu'en cette période, beaucoup de salariés sont aussi paysans ou anciens paysans, si bien que la «culture ouvrière» demeure limitée à un groupe étroit.


Sous la plage, la grève

La place de l'Hôtel de Ville, à Paris, s'appelait autrefois place de grève en référence à sa grève ou plage en pente douce qui menait à la Seine.

Elle était non seulement le lieu tristement célèbre des exécutions publiques, jusqu'en 1832, mais aussi le cœur de Paris grâce précisément à sa grève : c'est là qu'étaient chargées et déchargées les marchandises sur les multiples embarcations.

Là aussi que les journaliers venaient chercher du travail, «faire grève». Comme il leur arrivait par la même occasion de manifester leur mécontentement à propos des salaires et des conditions de travail, cette expression a progressivement pris son sens actuel. Mais la transformations fut longue : les premières attestations remontent aux années 1780 et il fallut plus d'un demi-siècle pour que cet emploi se généralise.


Le tournant du Second Empire

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les grandes usines et les mines se multiplient. Ainsi, au Creusot, de 1812 à 1870, les effectifs de l'entreprise Schneider montent de 320 à 12.500 salariés. En 1874, on enregistre au total dans le pays 670.000 ouvriers. Il s'agit d'adultes auxquels il convient d'ajouter 130.000 enfants (*).

Les ouvriers qui, jusque-là, gardaient aussi souvent une activité agricole, l'abandonnent progressivement : dès lors, l'usine devient le lieu de socialisation et d'élaboration d'une culture ouvrière spécifique. Les travailleurs d'une mine ou d'une grande manufacture n'ont plus la possibilité de changer d'employeur comme avant : seul le conflit direct avec le patron permet d'imposer des négociations salariales. Les grèves portent en effet dans leur immense majorité sur les salaires, bien plus que sur les conditions de travail.

Sous le Second Empire, malgré les interdictions, elles se multiplient et les préfets sont tenus d'envoyer un rapport annuel sur le sujet. Dans les années 1860, Napoléon III, qui rêve d'un rapprochement avec les ouvriers et d'une libéralisation maîtrisée du régime, accompagne ce mouvement. Ainsi subventionne-t-il une délégation d'ouvriers français qui se rend à l'exposition universelle de Londres en 1862 pour débattre de la fondation de l'Association Internationale des Travailleurs.

Par la loi du 25 mai 1864, l'empereur supprime le délit de coalition tout en maintenant la grève dans d'étroites limites : l' «atteinte au libre exercice de l'industrie et du travail» peut être poursuivie, mais, dans la pratique, le pouvoir pousse les patrons à céder aux revendications ouvrières, ce qui entraîne une multiplication des grèves dans les années qui suivent.


De la grève violente à la grève festive

La répression sanglante de la Commune empêche toute reprise du mouvement ouvrier dans les années 1870. C'est donc dans la décennie suivante que reprennent les actions revendicatives. La République poursuit l'évolution législative entamée par Napoléon III, en autorisant la création de syndicats en 1884, avec la loi Waldeck-Rousseau.

La situation sociale à la fin du XIXe siècle se tend en raison d'une crise économique qui n'en finit pas, d'autre part en raison de conditions de travail effroyables dans les ateliers et les mines. Lors des grèves, les ouvriers bénéficient de la solidarité de l'Internationale Ouvrière. Les patrons, quant à eux, n'ont pas de réticence à faire intervenir la troupe. Dans le roman Germinal, paru en 1885, Émile Zola décrit un conflit de ce type entre une compagnie minière refusant tout compromis et des mineurs qui finissent par céder, après l'intervention violente de la troupe.

Cette violence se retrouve dans les conflits sociaux de la «Belle Époque», à Decazeville (1886) comme à Fourmies (1891), à Courrières, après une terrible catastrophe (1906)... Les grèves se multiplient également chez les fonctionnaires, qui n'ont pourtant pas le droit de grève. Les facteurs mènent ainsi une dure grève en 1909 mais Georges Clemenceau, «premier flic de France», se montre impitoyable, lui qui, quelques années avant, se situait à l'extrême-gauche du spectre politique.

Lorsque débute la Première Guerre mondiale, la grève générale des différents belligérants, espérée par certains dirigeants syndicaux, ne se produit pas. Mais, en 1917, une flambée de grèves se produit dans les usines d'armement.

À la fin du conflit, en France comme dans le reste de l'Europe, les mouvements revendicatifs reprennent de plus belle et les années 1919 et 1920 sont marquées par des grèves très dures et une répression non moins impitoyable, comme celle qui s'exerce contre les cheminots au printemps 1920. 20.000 d'entre eux sont révoqués. Ces mouvements sont communs à de nombreux pays d'Europe, dans le contexte du retour à l'économie de temps de paix.

Le début des années 1930 voit une décrue des grèves, en raison de la crise économique, jusqu'au Front Populaire.

Une grève locale au Havre, le 11 mai 1936, fait naître une incroyable série de grèves avec occupations d'usines, que les syndicats ne maîtrisent absolument pas, dans une atmosphère pacifique. Ces «grèves de la joie» touchent même des professions jusque-là non-grévistes. Aux revendications concrètes s'ajoute la volonté d'affirmer la dignité des ouvriers.

Embarrassés, les dirigeants de la gauche invitent le patronat à accorder des augmentations de salaire et les ouvriers à reprendre le travail. Maurice Thorez, secrétaire général du parti communiste français, explique qu'«il faut savoir arrêter une grève dès que satisfaction a été obtenue».


Depuis 1945, la transformation de la grève

Après la Seconde Guerre mondiale, la grève connaît de nombreuses transformations.

Dans le contexte de la guerre froide, le parti communiste lance des mots d'ordre à des fins politiques. Après l'éviction des ministres communistes du gouvernement en mai 1947, une très importante grève paralyse ainsi le pays, à l'instigation de Staline.

Même scénario en Italie, où les communistes ont également quitté le gouvernement. Les grèves y sont encore plus massives mais ne débouchent sur aucun succès. En Italie comme en France, les communistes veulent manifester leur pouvoir de nuisance sans pour autant renverser le gouvernement. Toutefois, à la longue, ces grèves politiques sont souvent des échecs et ne mobilisent guère les ouvriers.

Tandis qu'avant la guerre, les ouvriers grévistes s'opposaient aux cadres, ces derniers se joignent désormais de plus en plus aux mouvements revendicatifs. C'est la conséquence de l'importance plus grande du secteur tertiaire et de l'encadrement au sein du monde salarié. Avec la diminution relative du nombre d'ouvriers, on assiste d'autre part à une forte augmentation de la part des fonctionnaires parmi les grévistes, surtout à partir des années 1990.

Les revendications portent de plus en plus sur les conditions de travail et les aspects sociaux (progression salariale, retraite, congés payés...).

En cas d'impasse, les grévistes peuvent tenter d'utiliser les médias. Ainsi, en 2000, à Cellatex, dans les Ardennes, où ils ont menacé de faire sauter l'usine et de déverser des produits chimiques dans la rivière, moins pour faire fléchir l'entreprise que contraindre l'État à intervenir et payer des primes de licenciement.

Ces dernières années, on note aussi une multiplication des actions lycéennes (en général peu avant les vacances) et étudiantes, qui semblent être un moyen pour les jeunes de prouver l'intérêt qu'ils prennent à la chose publique. Non moins rituellement, les dirigeants politiques accusent alors les jeunes d'être manipulés, ce qui a pour conséquence immédiate (et sans doute voulue) de les aiguillonner. La grève est aussi un jeu de rôles.


Cherchez les lois...

Depuis la Seconde Guerre mondiale, le droit de grève est perçu comme un rouage normal de la vie de la nation.

Il est garanti par le préambule de la Constitution de la IVe République, repris tel quel dans la Constitution de la Ve : «Le droit de grève s'exerce dans le cadre des lois qui le réglementent»... sauf que ces lois n'ont jamais existé ! C'est la jurisprudence qui délimite aujourd'hui l'exercice du droit de grève.


Une spécificité française ?

La France, «pays des grèves», le refrain est bien connu et, de fait, les statistiques le confirment dans l'ensemble, même si la Belgique et l'Italie lui font concurrence. L'une des raisons est le faible poids des syndicats et leur division, qui entraîne des surenchères, surtout avant les élections prud'homales. Rien à voir avec l'Allemagne, où les syndicats sont puissants et siègent dans les conseils d'administration.

En Grande-Bretagne, la menace d'une grève suffit généralement à imposer des négociations, même si les lois votées sous Margaret Thatcher ont considérablement limité les capacités d'action des trade-unions.

La spécificité française remonte à la fin du XIXe siècle. Les syndicats nationaux se trouvent alors sous l'influence des anarchistes comme Fernand Pelloutier, qui développe les Bourses du Travail dans les années 1890. Ils sont très marqués par l'espoir du «Grand Soir» et de la Révolution.

Lors de son congrès d'Amiens, du 11 au 13 octobre 1906, la Confédération Générale du Travail (CGT) vote une charte par laquelle elle s'oblige à lutter exclusivement pour la disparition du salariat et du patronat, sans compromission aucune avec les partis politiques. Cette «Charte d'Amiens» ne l'empêchera pas de se rapprocher plus tard du Parti communiste. Il n'empêche que le contraste avec l'Allemagne et la Grande-Bretagne est frappant...

En Allemagne, les syndicats sont des émanations du parti social-démocrate, le SPD, qui adopte une ligne politique réformiste au début du XXe siècle. En Angleterre, à l'inverse, le parti du Labour est, comme son nom l'indique, né des syndicats, qui y exercent encore aujourd'hui un rôle démesuré - ce sont eux qui ont, en octobre 2010, imposé le choix d'Ed Miliband comme nouveau chef du parti, contre son frère, le plus modéré David. Dans ces deux pays, les grèves sont toujours déclenchées après des négociations et en interaction étroite avec les partis politiques.

Yves Chenal.

source http://www.herodote.net/histoire/synthese.php?ID=550
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http://www.flickr.com/photos/myspi/
Noel
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MessageSujet: Re: la grève, spécialité française    Sam 6 Nov 2010 - 11:12

C'est vrai mais cela permet aussi de faire entendre, en tant que Citoyen, sa voix sur la place public. Sans les syndicats nous serions à la merci d'une classe dirigeante pas "toujours" modérées.
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